48

 

 

 

Il courait dans les couloirs du Chaudron et ses pas résonnaient sur les dalles de pierre. Après avoir découvert Elysian obscur et à l’abandon, il avait adopté cette allure sur le chemin le séparant de Kraldurge, ce qui avait incité quelques sentinelles à se lancer à sa poursuite avant de constater qu’il était déjà ressorti de leur champ de vision.

Une lueur brillait à l’extrémité d’un passage autrement plongé dans la pénombre. C’était la salle du conseil, le lieu situé derrière la Grande Salle où avait débuté la spirale descendante, l’endroit où la situation avait commencé à dégénérer. Ashe jura à mi-voix en franchissant son seuil voûté.

Assis à la table massive, Grunthor utilisait une plume d’oie pour griffonner des annotations sur une grande carte d’état-major. Il traçait des courbes topographiques et les sens de dragon d’Ashe lui firent remarquer la précision et l’exactitude des détails. Les points de repère n’étaient toutefois accompagnés d’aucune description, sans doute en raison du savoir limité de Grunthor en matière d’expression écrite.

Le géant bolg leva les yeux et lui adressa un sourire épouvantable. « Salut, Ashe ! » fit-il en posant sa plume. Il se pencha en arrière dans l’énorme fauteuil qu’il occupait et croisa les bras sur son ventre. « J’en conclus que vous et le Rakshas étiez deux entités distinctes. Qu’est-ce qui vous amène ?

— Où est Rhapsody ? J’ai entendu deux sentinelles raconter qu’elle avait été grièvement blessée.

— Désolé, l’ami, mais vous arrivez trop tard. Elle nous a quittés.

— Quoi ?

— Absolument, répondit Grunthor ravi par la frayeur de son interlocuteur. Elle et Achmed sont repartis il y a quelques jours. » Il reprit sa plume et se remit à l’ouvrage. « Ce qui est sûr, c’est que vous avez pris votre temps. »

Ashe se pencha sur la table. « Que voulez-vous dire en déclarant qu’elle est partie avec Achmed ? »

Grunthor sourit, sans redresser le cou. « C’est pourtant facile à comprendre. Ils ont ressenti le besoin de rester seuls… si vous saisissez.

— Oh, allons ! » Ashe grimaçait de dégoût, et il secoua la tête pour chasser une image odieuse de son esprit. « Où sont-ils ?

— Je crois qu’ils sont allés voir Rhonwyn. Savez, sa tante.

— Je sais qui est Rhonwyn. Pourquoi sont-ils partis ?

— Une histoire en rapport avec les petits-enfants de Madame, pour autant que ça vous regarde. »

Ashe sentait croître son irritation. « Que voulez-vous dire, plus exactement ? »

La tête de Grunthor n’avait pas bougé, mais ses yeux se levèrent, accusateurs. « Où est-ce que vous étiez, quand elle agonisait ? Après tout ce qu’elle a fait et refait pour vous, où étiez-vous lorsqu’elle avait besoin de votre soutien ?

— Sur le littoral. » Grunthor perçut de la rancœur dans sa voix. « Que s’est-il passé ? Comment va-t-elle ? »

Grunthor désigna un des sièges de la tête. Ashe s’assit et lâcha son sac pendant que le sergent emplissait une chope au pichet posé près de lui. « Elle a été grièvement blessée en essayant de sauver l’âme de la petite demoiselle.

— Jo ? A-t-elle été blessée, elle aussi ?

— Ça, vous pouvez le dire. Même qu’elle en est morte. » Le visage de Grunthor était inexpressif, ses intonations neutres, mais le dragon informa Ashe que le cœur du géant venait de rater un battement, que des larmes lui montaient aux yeux et que les muscles de sa grosse mâchoire saillante se crispaient. Le silence qui s’ensuivit lui apprit tout ce qu’il avait besoin de savoir.

« Dieux, Grunthor ! Je suis désolé. » Ashe pensa à Rhapsody, qui devait être dans tous ses états. « Que s’est-il passé ?

— Ce bâtard de F’dor la possédait. Nous avons tout fait pour la semer, mais elle nous a filé le train. On savait même pas qu’elle rôdait dans les parages, quand elle nous a attaqués… à l’instant où Achmed extirpait votre âme de ce tas d’ordures qui se consumait. J’avais encore jamais vu un adversaire l’approcher au point de le toucher, mais le roi était un peu, disons, distrait. Il se serait fait transpercer le cœur pour vous, l’ami. Ce qui aurait été un comble, pas vrai ? »

Grunthor leva sa chope et but une bonne gorgée.

« Naturellement, la duchesse est intervenue. Elle se tenait plus près de lui que moi et elle a voulu lui servir de bouclier humain, mais Jo était trop rapide. Rhapsody n’a pas eu d’autre choix que… riposter. Elle a éventré Jo ; je dois reconnaître qu’elle a bien assimilé mes leçons. »

Il but une autre gorgée. Ce fut en tremblant qu’Ashe tendit la main vers la chope posée devant lui.

« Après quoi une saloperie de plante a poussé au milieu des boyaux de Jo et il a fallu la débiter en morceaux. Cette sorte de liane était coriace et elle aurait tué la duchesse, si Achmed n’avait pas été là. Faut dire que vous brilliez par votre absence, pendant qu’on se démenait comme des beaux diables. Elle s’en est pas encore remise, d’avoir tué Jo. »

Ashe contemplait le puits de feu en silence. Il tentait d’imaginer ce que devait ressentir Rhapsody, mais il ne pouvait se débarrasser du fardeau de sa culpabilité. Elle se trouvait hors d’atteinte de ses sens et cela le tourmentait plus encore que le reste.

« Je suis sincèrement désolé. Je regrette pour Jo, Grunthor Comment se porte Rhapsody ? Est-ce que ça va, pour elle ? »

Grunthor mit les pieds sur la table, et l’impact de ses énormes bottes ébranla les sièges de la pièce. « Tout dépend du sens que vous donnez à "aller". Disons qu’elle est toujours en vie.

— C’est mieux que rien.

— Mais si quelqu’un me demandait ce que j’en pense – ce qui n’arrive jamais, notez bien –, je répondrais que sa faiblesse est épouvantable. J’aurais pas permis qu’elle voyage dans cet état, pâle comme un spectre. Mais ce qu’elle avait à faire était trop important pour qu’elle m’écoute, et on peut pas lui dire grand-chose quand elle est comme ça.

— Je sais », soupira Ashe.

Grunthor gloussa. « Elle fait pas le poids, mais elle a un sacré caractère. Et si j’ai besoin que quelqu’un surveille mes arrières, c’est bien la meilleure pour ça.

— Je partage ce point de vue, sans oublier qu’elle vous en attribue presque tout le mérite. Elle dit que même Oelendra était béate d’admiration lorsqu’elle parlait de la formation que vous lui aviez dispensée. »

Le géant sourit. « Oui, elle m’en a touché deux mots. Faut dire que la duchesse a un cœur grand comme ça !

— C’est indéniable.

— À ce sujet, autant vous avertir tout de suite, le brasseur d’eau. Je vous déconseille de lui briser le cœur, parce que c’est vous que je briserai en deux comme un fétu de paille.

— Je le garderai à l’esprit. »

Ils firent tinter leurs chopes et les vidèrent.

 

Achmed prit Rhapsody par la taille et la souleva de selle. Il put constater qu’elle lui était reconnaissante de se retrouver sur quelque chose de stable pour la première fois depuis un certain temps déjà. Lorsqu’ils voyageaient ensemble, Achmed la laissait habituellement se débrouiller tant pour se mettre en selle que pour descendre de monture, mais la voir blêmir à chaque tentative l’incitait à faire des entorses à ce principe de non-ingérence.

Ils se frayèrent un chemin sur la place de l’Aiguille, l’immense esplanade pavée du secteur ceint de murailles de Sepulvarta. Cette cour s’étendait jusqu’à la partie intérieure du quartier des marchands.

En son centre se dressait l’énorme structure que Rhapsody avait vue depuis la Grande Basilique, lorsqu’elle s’y était tenue en compagnie du Patriarche au cours de la Sainte Nuit. Massive à la base et d’un diamètre équivalent à celui d’un pâté de maisons, elle s’effilait sur environ trois cents mètres de hauteur et était couronnée d’une étoile d’argent rayonnante. Par temps clair cet ornement était visible à une cinquantaine de lieues à la ronde, plus loin encore après la tombée de la nuit, et il était censé contenir un morceau de l’Enfant Endormi, l’étoile qui selon les mythes de Seren était tombée dans la mer en provoquant le premier Grand Cataclysme. Toujours d’après la légende, les tremblements de terre et les raz de marée dus à son impact avaient scindé les terres et balayé l’Île en réduisant sa surface de moitié. Restée quatre millénaires sous les flots qu’elle avait portés à ébullition, l’étoile était finalement remontée à la surface pour revendiquer ce qui subsistait de l’Île, les survivants de la famille de Rhapsody et les deux problèmes des Bolgs.

En plus des voyageurs qu’on pouvait rencontrer dans la plupart des villes de l’intérieur des terres, les gens qui se déplaçaient dans les rues de Sepulvarta étaient dans bien des cas des membres du clergé ou de leurs familles. Cette ville était en effet le siège théologique de Roland et de Sorbold, tout autant que des États voisins non alignés, et de nombreux religieux y venaient étudier les livres stockés dans l’immense bibliothèque et les dépôts d’écrits liturgiques, lorsqu’ils ne poursuivaient pas leurs études dans les séminaires centraux. On voyait de toutes parts des symboles sacrés et religieux, tant dans les boutiques que les maisons, aussi nombreux que les symboles de sorcellerie et les runes à Gwynwood. Il en découlait qu’il n’était pas facile de trouver l’abbaye du Soleil, le petit cloître du secteur ecclésiastique extérieur où Rhonwyn la Devineresse était censée résider.

On savait peu de chose sur cette enfant d’Elynsynos et Merithyn. On la disait folle comme ses sœurs, ployant sous la connaissance qui était à la fois sa bénédiction et sa malédiction, mais fragile comme les domaines qu’il lui était possible de voir. N’ayant accès qu’au présent, elle n’était pas tenue en très haute estime. Tous n’avaient-ils pas la possibilité d’en prendre connaissance ? Sans oublier que tout instant donné appartenait sitôt après au passé et qu’il cessait par conséquent de lui être accessible. C’est pourquoi Achmed et Rhapsody ne furent pas surpris de découvrir une abbaye en piteux état, presque à l’abandon, dont ils étaient les uniques visiteurs.

Après avoir franchi le portail en fer forgé et le petit jardin, ils se retrouvèrent sur des marches de pierre devenue friable devant une vieille porte de bois cerclée de cuivre dotée d’un gros heurtoir annulaire. Rhapsody s’en servit et, peu après, l’abbesse vint ouvrir. Elle les fit entrer, très rapidement, et regarda dans la rue avant de refermer le battant. Achmed connaissait les causes d’un tel comportement, il avait déjà eu affaire à des gens qui se cachaient.

Ils présentèrent leur requête et on les conduisit dans un petit parloir obscur où ils subirent une interminable attente pendant laquelle Rhapsody lâcha plusieurs pièces d’or dans la fente d’une boîte posée bien en évidence sur la table. Finalement, l’abbesse revint et leur fit emprunter une porte donnant dans une cour paisible au sol couvert d’un tapis de poussière due à l’effritement d’une muraille et à l’écoulement paisible du temps. Elle tendit l’index vers le ciel.

Ils entamèrent alors la longue et harassante escalade des marches taillées dans la pierre des murs de l’abbaye. Le bâtiment lui-même n’avait que quelques niveaux de hauteur, mais le balcon d’une grande tour surplombait la rue à une altitude vertigineuse. Ils pouvaient y voir une silhouette en robe qui restait assise, les yeux levés vers le ciel.

Arrivée sur la plate-forme, Rhapsody prit le sac dans lequel elle avait transporté la miche de pain offerte par Pilam le boulanger tant de siècles plus tôt, à Easton. Rhapsody avait été heureuse de disposer de cette nourriture tout au long de sa descente de la Racine, tous ces repas pris en chantant le nom de ce pain. Un pain qui n’avait pour cette raison jamais durci ou moisi, même dans les entrailles humides de la Terre. Le temps n’influait pas sur le contenu de ce sac, et le pain qu’elle avait apporté cette fois-ci était toujours aussi frais que le matin où le boulanger d’Ylorc l’avait retiré du four, dix jours plus tôt. Un cadeau qui semblait de circonstance. Elle le déposa avec douceur entre les mains de la Devineresse.

La femme se tourna vers elle et sourit. Rhapsody hoqueta. Ses yeux d’aveugle, sans iris coloré, reflétaient le visage de la visiteuse comme dans le rêve qu’elle avait fait à l’intérieur de la cabane d’Ashe. La face de Rhonwyn était lisse, dans la fleur de l’âge, et ses cheveux – cuivrés comme ceux d’Ashe au sommet de sa tête – avaient été tressés en une longue natte qui s’assombrissait et grisonnait pour devenir blanche comme neige à son extrémité. Elle portait une robe identique à celle de l’abbesse et tenait sur son giron un instrument nautique. Rhapsody avait vu un tel objet pendant l’enfance : une boussole. Cette femme si fragile paraissait s’être égarée à l’intérieur d’un songe.

« Que les dieux vous accordent une excellente journée, Grand-Mère », dit Rhapsody. Elle caressa doucement la main de la femme, qui hocha la tête puis la leva vers le ciel. « Je m’appelle Rhapsody.

— Oui, vous vous appelez Rhapsody », déclara la Prophétesse d’une voix lointaine, comme perdue dans des pensées troublantes. « Que souhaitez-vous savoir ? »

Achmed soupira. Conscient que la suite serait moins agréable, il gagna l’angle de la tour pour contempler la rue.

« Connaissez-vous le nom du F’dor ? »

La femme secoua la tête, ce qui ne surprit pas Rhapsody. Lorsqu’elle avait autrefois suggéré à Ashe de consulter cette Devineresse pour obtenir cette information, il lui avait répondu que faute de pouvoir regarder le passé Rhonwyn n’avait pas la possibilité de fournir le nom d’une chose engendrée dans une contrée qui n’existait plus. Serendair n’ayant aucun présent, le F’dor était par conséquent invisible à cette femme. Rhapsody sourit en la voyant plonger la main dans le sac, rompre un morceau de pain et le porter à ses lèvres. Elle attendit que Rhonwyn eût dégluti sa bouchée pour poser la question suivante.

« Le Rakshas a-t-il des enfants ?

— Il n’y a pas de Rakshas. »

Rhapsody soupira. « Trouve-on des enfants qui ont en eux le sang du F’dor ? »

La Devineresse hocha la tête.

« Combien en dénombre-t-on ?

— Combien dénombre-t-on de quoi ?

— Combien dénombre-t-on d’enfants nés du sang du F’dor ?

— Neuf sont en vie. »

Rhapsody sortit de son sac une feuille de vélin et un bout de charbon de bois. « Quels sont leurs noms, quel est leur âge et où vivent-ils ?

— Qui ?

— Quels sont les noms des fruits du sang du démon, quel âge ont-ils et où sont-ils en cet instant ?

— Une fille qui s’appelle Mikita vit en Hintervold. Elle est vieille de deux étés.

— Où, en Hintervold ? »

La Devineresse riva sur elle ses yeux aveugles.

« Où quoi, en Hintervold ?

— Où vit cette enfant en Hintervold ?

— Quelle enfant ? »

Rhapsody sentait les muscles des épaules d’Achmed se crisper, de l’autre côté de la tour. Elle baissa la voix, pour la rendre apaisante et ne pas risquer de stresser cette femme si vulnérable. « Où se trouve l’enfant engendré par le sang du démon, cette Mikita, en Hintervold ?

— À Vindlanfia, de l’autre côté de l’Edelsak, le fleuve qui traverse la ville de Carle. »

Rhapsody caressa doucement le haut de son dos.

« Mikita est-elle la cadette des enfants du sang du démon ?

— Oui.

— Quel est le nom de l’avant-dernier des enfants du sang du démon ?

— Jecen.

— Quel âge a ce Jecen ?

— Quel Jecen ? »

Rhapsody soupira. « Quel âge a Jecen, l’enfant du démon ?

— Il a déjà vécu trois étés. »

Lentement, Rhapsody guida Rhonwyn dans les méandres de l’exaspérant rituel menant à l’obtention des informations dont elle avait besoin. La Devineresse récita une litanie de noms, de lieux et d’âges, d’une voix douce et monocorde, soporifique. Rhapsody lui posa quelques questions, et la liste qu’elles dressèrent allait de ce Jecen à un gladiateur du pays de Sorbold âgé de dix-neuf ans. Rhapsody regarda Achmed et frissonna. Les choses seraient sans doute plus difficiles, avec ce jeune homme.

Quand la Prophétesse eut terminé, Rhapsody la remercia et se leva. Elle s’inclina pour lui donner un baiser mais interrompit son geste en voyant Achmed dresser l’index.

« Y a-t-il un enfant pas encore né qui a en lui le sang du F’dor ? » demanda-t-il.

Rhapsody frémit, car cette possibilité ne lui avait à aucun moment traversé l’esprit.

« Oui.

— Qui est sa mère ?

— Qui est la mère de qui ?

— Qui est la mère de cet enfant à naître ? »

La Devineresse était perplexe et Rhapsody expulsa l’air que contenaient ses poumons.

« Désolée. Vu qu’elle n’est pas encore une mère, je présume que ce terme ne lui convient pas. Quand cet enfant doit-il naître, et où ? »

La femme resta plongée dans la contemplation du lointain.

« C’est le genre de question qu’il vaudrait mieux poser à Manwyn », fit remarquer Achmed.

Rhapsody hocha la tête.

« Merci, Grand-Mère, fit-elle avant de déposer un baiser sur la joue de la vieille femme. Reposez-vous, à présent.

— Vous vous appelez Rhapsody », murmura Rhonwyn, songeuse. « Que voulez-vous savoir ? »

 

Quand Rhapsody regagna Elysian, onze jours plus tard, Ashe en fut immédiatement informé. L’eau du lac diffusa la nouvelle de son approche à bord de l’embarcation, mais c’était la nuit et il dormait au lieu de monter la garde à son poste habituel. Il crut dans son semi-sommeil avoir rêvé de son retour et il se réveilla en s’attendant à se retrouver seul, avant de se redresser et de quitter son lit d’un bond pour dévaler les marches et se porter à sa rencontre.

Elle en eut conscience, elle aussi. Elle avait capté son angoisse et ses peurs sitôt arrivée dans la grotte, et elle ne résista pas lorsqu’il la prit dans ses bras. Elle caressa sa chevelure et remarqua la chaleur de ses larmes comme il l’étreignait, en veillant à ne pas risquer de rouvrir les blessures que dissimulaient ses vêtements. Il la déposa doucement sur le lit et s’assit près d’elle pour la considérer avant que ses autres sens puis ses mains ne se joignent à cette redécouverte.

Il ouvrit la bouche mais n’eut pas le temps de lui dire quoi que ce soit qu’un index de Rhapsody appliqué sur ses lèvres le réduisait au silence.

« Je me porte à merveille et je suis folle de joie de te revoir. Serre-moi fort ! » Il obéit avec fougue.

Un long moment s’écoula ainsi, puis il la lâcha à contrecœur et la contempla. Il entreprit de la dévêtir, d’examiner ses blessures, mais elle l’interrompit.

« Non, Ashe, je t’en prie.

— Je pourrais t’aider à t’en remettre, Aria. »>

Elle sourit. « Tu le fais déjà. Et tu le feras plus efficacement encore si tu te lèves et vas me préparer une infusion. »

Elle rit en le voyant dévaler les marches.

 

Elle buvait le breuvage à petites gorgées, pendant qu’Ashe lui retirait ses bottes.

« Où diable es-tu allée ?

— Voir Rhonwyn, répondit-elle en cillant derrière le rebord de sa tasse.

— C’est ce qu’on m’a dit. Serais-tu folle ?

— Oui. Mais tu le savais avant de coucher avec moi.

— Qu’est-ce qui est important au point de t’inciter à faire un tel voyage en dépit de ta faiblesse ? Grunthor a mentionné tes petits-enfants… Le fils et la fille de Stephen vont-ils bien ?

— Pour autant que je sache. Je voulais en fait interroger la Prophétesse au sujet d’autres enfants que j’espère pouvoir aider.

— Je vois. Souhaites-tu en parler ?

— Non. » Elle posa la tasse pour le prendre par le cou. « Je t’ai rapporté un présent et j’aimerais que tu l’ouvres.

— Tu m’as… Tu n’aurais pas dû… »

Elle le considéra avec autant d’amusement que de sévérité. « Tais-toi, mon chéri », murmura-t-elle avant de se pencher pour l’embrasser.

Ashe obéit et répondit à ce baiser avec tendresse, luttant pour contenir la passion qui s’était déversée dans son âme en même temps que le soulagement. Elle lui retira sa chemise de nuit avant de lui accorder un regard plein de sympathie.

« Tu ne peux me faire du mal, Ashe. » Elle avait parfaitement compris ses inquiétudes, et il frissonna comme le souvenir de la voix d’une autre femme envahissait son cœur.

Tout va bien, Sam. Vraiment. Tout se passera bien.

Des larmes humidifièrent ses yeux qu’il ferma pour caler sa tête sur son épaule, caresser son dos. Il la déshabilla avec soin et tressaillit en découvrant ses bandages, avant de rabattre les couvertures sur eux.

Rhapsody tendit avec difficulté la main vers sa nuque pour dénouer le ruban de velours noir et libérer ses cheveux qui se répandirent sur ses épaules. Ashe soupira et l’attira contre lui, pour la bercer dans le creux de son bras. Non sans impatience, elle s’assit pour caresser son torse puis faire descendre ses doigts pendant que le cœur d’Ashe s’emballait. Il s’empara de ses mains pour les immobiliser dans les siennes.

« Aria, je t’en prie, nous ferions mieux de dormir… »

Surprise puis déception altérèrent les traits de Rhapsody. Il en eut le cœur brisé, lorsqu’il lut dans ses yeux un dépit qu’il n’avait pas eu l’intention de provoquer.

« À cause des bandages ou parce que je ne suscite que ton indifférence ? »

Le désir accélérait son pouls, brûlait sa peau et faisait battre ses tempes. « Comment peux-tu me le demander ? s’enquit-il en la caressant pour lui démontrer son erreur. Je crains seulement de te faire du mal, sans compter que je te sais épuisée.

— J’ai plus besoin d’amour que de repos. Je t’en prie. »

Ashe commençait à trembler. « Dieux, que tu es donc cruelle ! Je te désire bien plus que tu ne l’imagines, Aria, mais…

— Ashe, tu es déjà en moi, dit-elle avec exaspération. Faut-il que je t’implore ? »

Le rempart finit par céder. « Non… et je ne peux croire que nous échangions de tels propos. »

Il la serra contre lui et insuffla dans son baiser tout le désir que contenait son âme.

Il la posséda avec douceur, en combattant les élans qui résultaient des émotions bouleversantes de cette nuit : peur, besoin, soulagement et joie réunis. Elle répondit à sa passion en prenant son temps et en le guidant vers un plaisir incommensurable qui menaçait de le consumer. Une onde glaciale se répandit sur Ashe, débutant au niveau de ses orteils pour remonter vers sa tête, lorsqu’elle prit sa main dans la sienne afin de la poser sur son cœur.

« Reprends-la, lui susurra-t-elle. Reprends ton âme, elle t’attend. »

Il écarquilla les yeux sous l’effet de la surprise, mais il était trop tard pour contrer ce qui l’emportait et il se mit à hoqueter, pendant que Rhapsody prononçait la formule qui libérait ce qu’elle lui avait rapporté.

Une lueur aveuglante jaillit entre leurs torses, si éblouissante qu’elle les rendit translucides. Ashe se raidit en prévision d’une libération extatique, quand la lumière le pénétra. La jeune femme connaissait les affres de l’orgasme et il la serra contre lui jusqu’au moment où elle s’apaisa, les joues striées de larmes de joie.

Celles d’Ashe s’unirent aux siennes comme il sentait les composants de son âme s’assembler, leurs contours métaphysiques s’emboîter, les tensions du combat mené contre le F’dor se manifester sous forme de picotements. Recouvrer cet élément essentiel de son être fut dans l’ensemble bien plus aisé qu’il ne s’y était attendu. Il avait cru devoir affronter un esprit récalcitrant qui tenterait de conserver sa liberté tant qu’il ne lui aurait pas imposé ses volontés. Mais si cette réunification ne l’enthousiasmait guère, il s’y était résigné. Il avait en outre été débarrassé d’une grande partie, pour ne pas dire de la totalité, des conséquences de son association avec le démon, de la haine dans laquelle il s’était complu. Il gardait des souvenirs des actes du Rakshas, mais il serait possible de les tenir à l’écart jusqu’au moment où il aurait la possibilité de les étudier sereinement, lorsqu’il aurait de nouveau une maîtrise totale de son être.

Ashe baissa les yeux sur la femme qu’il tenait dans ses bras. Ayant servi de réceptacle au fragment de son âme, elle l’avait purifié. Ashe était de nouveau libre, le mal avait été consumé par le feu de Rhapsody, une femme qui avait en lui une foi absolue et qui l’aimait sans aucune réserve. Des choses qu’il retrouva dans ses yeux, lorsqu’elle lui sourit, et il dut alors se détourner tant son émotion était grande. Elle avait rendu à ce fragment de lui-même le nom qu’il avait porté avant que l’entité maléfique ne le lui subtilise.

« Ça va aller ? demanda-t-elle d’une voix que voilait l’inquiétude. Est-ce que tu souffres ? »

Ashe soupira et l’attira contre lui, pour enfouir son visage dans sa chevelure lustrée.

« Oui, lui murmura-t-il à l’oreille. Oui, tu me fais souffrir. Tu m’inspires tant d’amour que cela me torture. »

Il la sentit se détendre.

« Parfait, chuchota-t-elle. Nous voilà quittes. »

Prophecy, Deuxième Partie
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